Mardi 9 janvier 2007

 

 

 

Vivre seul et se moquer d'autrui, se moquer d'autrui de ses soucis comme de ses succès, c'est là, sans conteste, un sage et raisonnable parti. Mais ignorer absolument les rumeurs, les potins, et les cancans, cela peut amener parfois des désagréments au solitaire.
Si Kakatar-le-Caméléon, le Caméléon sage et circonspect jusque dans sa démarche, avait fraye plus souvent avec les habitants de la brousse ou même avec ceux des villages, il aurait su ce que tout un chacun pensait de Golo-le-Singe. Il aurait connu l'opinion des hommes et le sentiment des bêtes a l'endroit de cet être malfaisant, mal élevé, mal embouché, querelleur et malicieux, menteur et débauché, dont la tête n'était pleine que de vilains tours à jouer au prochain. Il aurait su pourquoi Golo avait les paumes des mains noires à force de toucher à tout, et les fesses pelées et rouges d'avoir reçu tant de coups. Leuk-le-Lièvre lui aurait sans doute dit pourquoi Golo n'était pas un compagnon souhaitable; Thile-le-Chacal, Bouki-l'Hyène et même Bakhogne-le-Corbeau lui auraient appris pourquoi Golo n'était pas à fréquenter assidûment. M'Botte-le-Crapaud lui aurait avoué que, pour sa part, jamais dans sa famille personne n'avait fait de Bagg-le-Lézard son compagnon de route, car il y a compagnon et compagnon; et que sans nul doute, la société de Golo-le-Singe n'était pas faite pour lui, Caméléon.
Mais Kakatar ne hantait pas les mêmes parages que tous ceux-là; et, s'il lui advenait d'aventure d'en aviser un sur son hésitante et titubante route, il savait prendre la teinte des objets qui l'entouraient. Jusqu'à ressembler à l'écorce d'un vieux baobab, aux feuilles mortes qui lui servaient alors de lit, ou aux herbes vertes contre lesquelles il s'adossait.
Un jour, cependant, au bord d'un sentier, Golo-le-Singe, qui passait en gambadant, put distinguer Kakatar collé contre le flanc d'une termitière.
- Oncle Kakatar, as-tu la paix ? salua Golo d'une voix doucereuse.
Force fut au taciturne solitaire, dont l'humeur était moins changeante que la couleur de la peau, de répondre à la politesse. Car " Assalamou aleykoum " n'est pas plus beau que " Aleykoum salam", et l'on doit payer, l'on peut payer cette dette sans s'appauvrir. Et puis, rendre un salut n'a jamais écorché la bouche.
- La paix seulement ! répondit donc Kakatar, de mauvaise grâce, il est vrai. Mais il ne connaissait assez Golo, s'il pensait être débarrassé de lui à si peu de frais.
- Où donc se dirigeaient vos jambes si sages, mon oncle ? s'enquit le curieux.
- Je m'en allais vers N'Djoum-Sakhe', expliqua Kakatar, que le singe approchait de si près qu'il commençait à prendre la teinte du pelage de son interlocuteur. Ce que voyant, et sans doute aussi la ressemblance aidant de leurs queues qui leur servaient à tous deux parfois de cinquième main, Golo se crut autorisé à plus de familiarité :
- Eh bien ! oncle, je t'accompagne et je me ferai facilement à ton allure.
Ils s'en allèrent donc tous deux vers N'DjOuro-Sakhe, Golo essayant en vain, dès les premiers pas de se régler à l'allure balancée et hésitante de son compagnon qui tâtait d'abord l'air et semblait à chaque instant chercher s'il n'y avait pas une épine sur son chemin. N'y tenant plus, Golo se mit à trotter à droite et à gauche, devant et derrière, pour revenir de temps à autre tenir un petit propos à son compagnon.
Le sentier n'était pas long qui menait a N Djoum-Sakhe, mais l'allure de ces voyageurs, dont l'un avait toujours l'air de marcher sur des braises ardentes et sautillait tout le temps et dont l'autre semblait avancer sur un troupeau de hérissons, l'allure de- ces deux voyageurs n'était pas des plus rapides. Le soleil ardait dur et dru au-dessus de leurs têtes qu'ils n'avaient pas encore parcouru la moitié de la moitié du sentier de N'Djoum-Sakhe. Golo et Kakatar s'arrêtèrent à l'ombre déchiquetée d'un palmier, en haut duquel pendait une gambe, une calebasse-gourde.

- Tiens, fit Golo, qui était au courant de tout, tiens, N'Gor espère ce soir une bonne récolte de vin de palme ; mais nous mouillerons bien nos gorges avant lui, car il fait vraiment trop chaud.
- Mais ce vin de palme n'est pas à nous ! s'ahurit Caméléon.
- Et puis après ? interrogea le Singe.
- Mais le bien d'autrui s'est toujours appelé: " laisse ".
Golo ne releva même pas la remarque ; il était déjà en haut du palmier, il avait décroché la gourde et buvait à grands traits. Quand il eut tout vidé du liquide frais, mousseux et pétillant, il laissa choir la gourde, qui faillit écraser son compagnon. Il redescendit et déclara :
- Le vin de palme de N'Gor était vraiment délicieux. Nous pouvons continuer notre chemin, mon oncle.
Et ils repartirent. Ils n'étaient pas encore bien loin du palmier lorsqu'ils entendirent derrière eux des pas plus assurés et plus pesants que les leurs. C'était N'Gor qui avait retrouvé sa gourde en miettes au pied de l'arbre, et non, comme il s'y attendait avec juste raison, là-haut, au flanc du palmier et remplie de vin de palme. Quand Golo, qui s'était retourné, l'aperçut, il pensa tout d'abord à se sauver et laisser son compagnon s'expliquer avec l'homme; mais il n'eût pas été digne de sa race s'il avait agi aussi simplement. Pensez donc ! et si Kakatar s'expliquait avec N'Gor et l'accusait, lui, Golo, qui prenait la fuite, pas assez loin certainement ni assez longtemps sans doute pour ne point tomber un jour ou l'autre entre les mains du saigneur de palmiers. Il s'arrêta donc et dit à son compagnon d'en faire autant, ce qui ne demandait pas beaucoup d'efforts à celui-ci.
N'Gor vint à eux avec la colère que l'on devine :
- On a volé mon vin de palme et cassé ma gourde. Connaissez-vous le coupable, si ce n'est l'un de vous deux ?
Caméléon se tut, se gardant bien d'accuser son compagnon de route.
- Moi, je le connais, fit le Singe.
Kakatar tourna un ?il et regarda Golo.
- C'est celui-là, fit ce dernier en désignant d'un index le Caméléon.
- Comment, c'est moi ? suffoqua Kakatar, c'est toi qui l'a bu !
- N'Gor, dit le Singe, nous allons marcher tous les deux, ce menteur et moi, et tu verras que c'est celui qui titube qui a bu ton vin de palme.
Ayant dit, il marcha, s'arrêta bien droit :
- Suis-je ivre, moi ? demanda-t-il, _ puis il commanda : Marche maintenant, toi, Caméléon, toi qui dit ne pas être ivre.
Kakatar avança, puis s'arrêta en titubant, comme le font tous les Caméléons de la terre.
- Regarde, N'Gor, dit Golo, un buveur ne peut se cacher.
N'Gor prit Kakatar-le-Caméléon, le battit vigoureusement et lui dit en l'abandonnant:
- Si je ne t'ai pas tué cette fois-ci, remercie le bon Dieu et ton camarade.
N'Gor s'en retourna vers son palmier, et les deux voyageurs reprirent leur chemin. Vers le soir, ils atteignirent les champs de N'Djoum-Sakhe.
- J'ai froid, dit Kakatar, nous allons, pour me réchauffer, mettre le feu à ce champ.
- Non pas, certes, dit le Singe.
- Je te dis que nous allons incendier ce champ, affirma Caméléon, qui alla chercher un tison et mit le feu au champ.
Mais il n'en brûla qu'une partie et le feu s'éteignit vite. Les gens de N'Djoum-Sakhe avaient cependant aperçu la flambée. Ils étaient accourus et s'informaient:
- Qui a mis le feu à ce champ ?
- Je ne sais pas, j'ai vu la flamme et je me suis approché, déclara Kakatar.
- Comment ? s'étonna le Singe, tu ne veux pas insinuer que c'est moi qui ai incendié ce champ ?
- Puisqu'il ne veut pas avouer que c'est lui le coupable, regardez donc nos mains.
Ayant dit, le Caméléon tendit ses mains, la paume en était blanche et nette.
- Fais voir les tiennes maintenant, toi qui dis ne pas être l'incendiaire, commanda Kakatar.
Golo tendit ses mains, la paume en était noire comme celle de toutes les mains de tous les singes de la terre.
- Regardez, triompha le Caméléon, l'incendiaire ne peut se cacher.
On attrapa Golo, qui se souvient encore certainement de la correction qu'il reçut et qui, depuis ce temps-là, ne fréquenta plus jamais Kakatar-le-Caméléon.
Vendredi 22 décembre 2006

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par Olympe BHÊLY-QUENUM


 - Jézu va naître! déclara Hasina en se débarrassant de sa gibecière hissée sur son dos.

  - Qu'est-ce que tu dis ? demanda Siwatu, sa mère, une femme de taille moyenne, vêtue d'un pagne et d'un bùbá de tissu ponceau à ramages.

 - Je dis que Jézu va naître.

 - Il va naître de qui et qu'en sais-tu ?

- C?est le fils de Dieu.

- Le fils des dieux ?

- Mais non, maman! Pas le fils des dieux, mais le Fils de Dieu.

- J'oubliais : les histoires des bonnes soeurs qui t'embouteillent la tête dans leur case là-bas que tu appelles École ? commenta-t-elle, l'air indifférent en rectifiant son foulard de soie marron et beige.

- Elles ont dit qu'il va naître ce soir...

- Ce soir ? ces femmes-là, est-ce qu'elles se prennent maintenant pour des devins ? réagit Siwatu.

- Jézu, elles ont dit qu'il est né il y a longtemps, très longtemps...

- Dans ce cas, il doit être bien vieux, leur Jézu...

- Peut-êre, mais il va naître quand même, insista Hasina, la gamine de six ans au regard intelligent en robe de vichy bleu et jaune, sa chevelure noire soigneusement nattée.

- Eh bien, je n'envie pas la femme qui va accoucher d'un tel vieux ! dit Siwatu.

Elle défit et réajusta le pagne autour de sa taille convenablement enveloppée. La femme de son frère Maulidi avait accouché en fin de matinée ; cet après-midi-là elle rentrait de sa visite au bébé et n'avait pas encore changé de vêtement ; son pagne noué à la taille descendait à ses chevilles telle une ample jupe longue croisée ; le bordeaux, l'ocre et l'indigo dominaient dans le bùbá de tissu à ramages assorti, brodé à l?encolure. Sa fille la regardait, la trouvait tellement élégante qu'elle demanda si elle était sûre qu'elle n'attendait pas Jézu.

- Tu ne trouves pas que tu me casses un peu les oreilles avec ton type-là, né il y a très longtemps et qui va renaître ?

 - Oh, non Maman ! Mais? vraiment, tu es si belle avec ton ensemble, ton joli foulard de soie...

- Je suis allée voir mon neveu ; tu sais, tante Nuru est accouchée d'un beau bébé; alors, je m'étais faite belle avant de me présenter devant mon premier neveu.

- Il est né aujourd'hui, peu avant Jézu ! Ça, c'est formidable!...Comment est-ce qu'il s'appelle ?  s'exclama-t-elle, enthousiaste.

- Pour le moment, nous l?appelons Faraji.

- Faraji ! C'est extraordinaire! Le Père Bahali nous a raconté l'histoire de la naissance de Jézu: « Le Faraji, la Consolation du monde, le Consolateur de tous ceux qui souffrent ! » qu'il a dit, le Père Bahati.

- Hodi ? s'annonça papa Khamsi en rentrant.

- Karibu! Karibu! lui répondirent sa femme et sa fille aînée.

Il émit un doux sifflement d'admiration en voyant sa femme, la dévisagea en esquissant des gestes de faune en chaleur.

- Eh ! eh ! Bwana (1) Khamsi, on dirait que tu ne m'avais jamais vue ! Est-­ce que tu aurais oublié que tu m'as déjà fait trois gosses ?

- Tu es si belle avec tes atours, qu'on te croirait déjà prête pour accueillir Jézu !

- Accueillir qui ? Ta fille m'a déjà rempli les oreilles avec l'histoire d?un vieux mtoto (2) qui renaîtrait ! Est ce qu'on va l'amener ici ?

- Il va naître cette nuit et visitera toutes les familles, toutes les maisons...

- Holà! Khamsi, je ne comprends rien à cette histoire hô ! et puis, je ne veux pas d'histoires. Tu ne m'as jamais soufflé mot de ce mwananchi (3) quand nous vivions à la campagne, à plus de mille kilomètres d'ici ! Parle-moi de cet hôte, dis vite comment préparer la maison pour l'accueillir. Est-ce qu'il parle notre langue ? s'inquiéta Siwatu soucieuse de ne pas manquer d'un grain de poivre chaque fois qu'il y avait quelqu?un à déjeuner ou à dîner.
- Bien qu'il ait plus de deux mille ans, il sera le plus beau mwananchi de toutes les maisons du monde ! - Vraiment, je n'y comprends rien ! Raconte, dit Siwatou, intéressée. Sitôt dit, sitôt fait ; tantôt avec le sérieux du sage d'une agglomération villageoise rendant compte d'un problème important, tantôt avec la verve d'un griot, ou avec humour et tendresse, il raconta à sa manière la Nativité et conclut :
- Ses parents n'avaient rien ; c'étaient peut-être des fauchés. Nous, à côté de cette Myriam et de son charpentier de Joseph, on est plutôt des gens aisés...


Le Père Bahati, intervint Hasina, a dit : « les parents de Jézu, ils étaient tellement pauvres qu'ils n'avaient pas où loger ; leur enfant était né dans un abri pour les vaches et les moutons.»

 - Oh, mon pauvre Mtoto... Mon petit Homme ! Ça a dû leur être très pénible, s'apitoya Siwatu.

 - Oui, mais le Père Bahati a dit aussi que des rois très riches lui ont rendu visite.

- Tant mieux : une visite d'amis dignes de ce nom, ou d'étrangers au grand coeur, ça réchauffe un foyer, dit Siwatu.

- Ces gens-là passaient pour des rois; en fait, c'étaient plutôt des devins! Ils avaient dégoisé sur le bébé des choses qui se sont toutes réalisées, car il y a eu des événements tristes, des propos terribles, des faits tragiques ; mais ils avaient dit aussi que l'enfant donnerait espoir et joie à tout le monde, que nous serions heureux...que tout être humain connaîtrait un instant de joie et de bonheur avant sa mort ! précisa Khamsi.

- Un instant seulement, ce n'est pas beaucoup! réagit Siwatu.

- Femme, un instant peut durer très longtemps si on croit au bonheur et qu'on s'efforce de le construire, tu ne crois pas ?

C'était un journalier de taille élancée, solidement musclé, aux yeux noirs pleins de malice.

- Je vois mais dis-moi, mon homme, où est-ce que tu-as appris tout ça ? Des fois, même quand j'étais très gentille, je t'entendais grogner : « Ah! Jézu, Bon Dieu ! » mais je n'ai jamais cherché à savoir de qui tu causais...

- Oh ho, Siwatu ! avant de te rencontrer, j'allais à l'école des Pères; c'est là-bas qu'on m'a un peu parlé de Jézu et de ses sans-le-sou de parents. Et puis, un jour, mes yeux ont rencontré les tiens ; ils m'ont enflammé et je voulais t'épouser sur-le-champ ; bien sûr, ça n'aurait pu se faire, mais l'école a vu mes talons et je me suis mis à travailler parce que je voulais t'épouser. Tu vois, le Bwana qui va naître m'a donné avec toi un instant de bonheur qui dure ; alors, il faut qu'on se prépare à l'accueillir dignement.

Alfajiri n'était pas un pays de chrétiens ; les missionnaires y avaient introduit leurs fêtes et depuis deux semaines, les préparatifs de Noël allaient discrètement bon train ; c'était un des moments de grandes réjouissances populaires sans discrimination culturelle ; à cette époque de l'année, les chrétiens semblaient penser davantage à Jésus, à la Sainte Famille ; aussi leurs chorales répétaient à longueur de journée les chants liturgiques appropriés.

Depuis Shoka, la capitale, le peuple s'activait jusque dans les villages les plus lointains ; l'approche de la commémoration de l'avènement du Messie prenait aussi ses moments de loisir, comme s'il s'agissait d'une fête en l'honneur des grandes divinités du pays ; les piquets trifurqués prêts à servir de supports à des milliers de lampions en terre cuite, ou de papayes vertes coupées en deux cônes jalonnaient les intervalles entre les arbres de toutes les rues. Chrétiens, juifs, musulmans ou adeptes des cultes africains, nul ne demeurait indifférent aux aménagements parmi les arbres des plus importantes artères de Shoka, Okuta, Katafunga et d'Otukpa.

Aux marchés, vendeuses et vendeurs de denrées alimentaires vite débordés étaient à court de provisions, quoique leurs éventaires eussent été plus achalandés que d'habitude. Siwatu avait fait allusion aux empressements des gens à acheter même les produits dont on ne souciait guère en temps normal.

- Va peut-être falloir prendre une seconde femme qui pense un peu à Jézu ! avait dit Khamsi.

- Oh, oh, Khamsi, ton beau frère Maulidi a maintenant un Faraji ; si ton Jézu me fait ce coup-là, je ne vais pas être très jalouse, mais tu n?auras pas de Faraji avec moi.

- Bon, je vois, Jézu me protège des menaces déguisées d'une femme tranquillement jalouse.

- Que ton Jézu soit loué que tu aies vite compris, déclara-t-elle dans un éclat de rire.

- Dis, la jalouse, pour accueillir Jézu, je suis allé non pas au marché, mais dans une ferme; j'ai apporté un demi-cochon et quatre poules; on va les partager avec Maulidi...

- Ça voilà un vrai beau-frère ! Et c'est mon Khamsi. Je change de vêtement ; Hasina, tu veux bien m'aider à accueillir ton copain Jézu ?

 - Oh oui, ça va être très bien ! nous n'avons pas classe cet après-midi et je ferai tout ce que tu voudras, Maman, jubila la petite fille.

- J'ai demandé aux parents de se joindre à nous, annonça Khamsi, d?une voix sans nuance comme s'il n'accordait guère d'importance à cette information.

- Toi alors ! ...pour une surprise, c'en est vraiment une.

- Ils vont venir avec Omo et Fiwa ? s'enquit Hasina vivement intéressée, à la pensée qu'elle reverrait son frère et sa soeur.

- J'ai pensé que personne ne serait fâché que nous passions ensemble notre premier Noël à Shoka.

- Et ils sont déjà dans le train...J'espère qu'ils seront à la maison avant que naisse Jézu, dit Hasina, l'air soudain rêveur.

Les préparatifs allaient bon train chez les Khamsi comme dans des milliers de maisons de Shoka, des centaines de milliers d?agglomérations familiales d'Alfajiri. C'était l'harmattan ; les journées étaient ensoleillés, les nuits, fraîches mais belles. À Shoka, les avenues des Eucalyptus, des Kaïcédrats, des Jacarandas, des Flamboyants, le boulevard des Hibiscus, celui des Bougainvillées comme bien d?autres artères bordées d?arbres géants aux fleurs variées, nombreuses, voluptueusement écloses, donnaient l'impression de participer aux préparatifs.

Dès la tombée de la nuit, jeunes filles et jeunes gens munis de torches faites de bâtons résineux, longs d'un mètre environ, se mirent à allumer les lampions soutenus par les pieux trifurqués. Leur pagne noué au cou ou ceint autour de leur taille, on les voyait, tels des athlètes aux foulées régulières, allumer un lampion après l'autre, comme si de Djên'Kêdjê, de Shoka, d'Alfajiri, d'Oukô et de Gléxwé, ils transmettaient le flambeau de la vie à l'Afrique tout entière.

Le peuple unanime éprouvait véritablement le sentiment que le célèbre Mwananchi faisait son entrée dans le monde, et que, telle une eau lustrale, sourdait de la terre une incomparable polyphonie mélodieuse et ténue. Alfajiri tout à coup se mit à frémir ; on percevait des battements de tam-tams, des bruits difficilement harmonieux de milliers d'instruments de musique; chaque maison dans chaque quartier ou agglomération manifestait sa gaieté.

Chrétiens et chrétiennes de tous âges parés de leurs plus beaux atouts se dirigeaient vers les édifices de leur culte d'où fusaient par séquences d'étranges airs doux, captivants, qui, en s'étalant dans l?espace, donnaient l'impression que les choeurs s'exfiltraient du ciel étoilé ; à Alfajiri, à Djên'Kêdjê, à Okuta, comme dans des milliers de villes, le spectacle de cette nuit de Noël était partout le même.

À Oukô, des séminaristes à la voix d'une mélodie sans pareil modulaient des plains-chants et l'hymne par lequel ils exprimaient la joie du monde à l'approche de l'avènement du Messie, s'élevant au-delà des tours de la cathédrale de l'Immaculée Conception, planait au-dessus du Bois Sacré du dieu Python, face à la maison de Dieu, flottait dans l?espace en se dirigeant vers Kpassè Zoumin, le Bois Sacré du fondateur de Gléxwé, puis enveloppait la ville d'où montaient en même temps les hymnes des adeptes des religions traditionnelles, comme si elles aussi accueillaient l'Enfant qui naissait cette nuit-là vieille de plus de deux mille ans condensée dans une nuit unique.

*

Minuit. Dans les campagnes, des armées de lucioles dans une sarabande singulière tournoyaient dans l'espace fourmillant de leurs feux bleu froids qu'intensifiait l?obscurité, tandis qu'Alfajiri retentissait des sons de toutes sortes de cloches et que le peuple, comme s'il se fût donné le mot en se ruant des cases et des maisons, dansait dans les rues soudain régentées par une liesse inouïe. C'était une nuit de Noël en Afrique où la naissance de Jésus est autant une fête familiale qu'essentiellement populaire. On courait d'une rue à l?autre, on passait d'un orchestre à l'autre, d'une maison à l'autre où l?on participait à la joie des habitants. Certains arrivaient avec une bouteille de boisson alcoolisée vite débouchée qu'ils buvaient avec leurs hôtes de fortune ; d'autres, avec un poulet ou un quartier de viande grillé qu'on ajoutait au repas de Noël de la communauté familiale auquel prenaient part des inconnus venus on ne savait d'où.

*

Nuit de rêve, nuit de chants et de danses, nuit pleine de couleurs et de bruits, avec l?entrée en scène des manifestations carnavalesques représentant la faune africaine empêtrée dans des accoutrements hauts en couleur, les exhibitions qui provoquaient l'hilarité des foules des rues et des quartiers. Nuit de Noël de mon enfance. J'y avais participé de toute mon âme, de tout mon corps jusqu'à alfajiri -ce qui veut dire l'aube- où ma mère dut aller me chercher parmi la foule des gamins du quartier Axwandjigo. C'était aussi le plus beau Noël de mon enfance au pays natal émergé de mes rêves, sources de récits.


Copyright © OLYMPE BHELY-QUENUM

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